Je crois l’avoir expose abondamment dans les notes “ca depend ca depasse” 1, 2, 3 et 147, mais y’a quand meme des moments dans la vie ou on se dit que les Japonais sont un peu bornes du cul.

Un peu comme en France hein, attention.

L’amour de la procedure, la paix de l’ame trouvee dans un formulaire rempli sans rature et une feuille de secu qui depasse pas est une perversion sexuelle repandue sur la planete entiere.

 

Mais au Japon c’est juste devenu un way of life[1].

Je t’avais deja explique que y’a des flics capables de payer 3,000 yen de train et de se taper deux heures de route pour venir me faire signer un papier prouvant qu’ils avaient retrouve mon velo.

Ou alors qu’il y a des braves filles a la banque qui te demandent de remplir le meme formulaire en trois exemplaires, en japonais, a la main. Pour etre bien sure que personne n’imite ton ecriture. Par contre a la place de la signature tu peux juste mettre un coup de tampon. Car selon sa logique, et elle n’en demordra pas sous la torture, le formulaire rempli a la main puis authentifie d’un coup du tampon en plastique a 12 euros fabrique a la chaine au supermarche du coin se prete moins a la contrefacon qu’un document certes imprime, mais signe de ta signature personnelle a toi que tu as, celle que tu as developpee avec peine dans la marge de ton cahier de maths pendant tout l’enseignement de cycle secondaire et que PERSONNE ne peut imiter, MEME PAS JAMES BOND tellement tu as travaille les fioritures.

 

Bon.

 

Je crois aussi t’avoir deja parle de Gudrun, ma fidele moto.

Gudrun et moi on s’aime beaucoup mais on se frequente peu pour de betes raison de permis.

Quand j’ai appris combien coutaient les ecoles de conduite dans ce pays, j’ai eu une espece de spasme au plexus et j’ai failli vomir sur le combine du telephone tandis que la dame au bout de la ligne, qui m’annoncait avec une egalite d’ame qui prouvait bien son absence d’ycelle et en faisait une candidate recevable au meme coin de l’enfer qui heberge deja nombre d’usuriers dont tous les membres decedes de JP Morgan, me demandait si je souhaitais m’inscrire tout de suite.

Parce que le permis de conduire, au Japon, comme tant de choses, est une enorme machine lourde, lente, couteuse, mais bougrement bien empaquetee. Passer ton permis ici, c’est comme te faire offrir une grappe de raisins a 10,000 yen emballee dans de la soie. C’est dispendieux, on aurait pu faire mieux et plus efficace a moins cher en gardant le meme gout, mais putain ca a de la gueule.

 

Donc au vu de l’investissement en termes de temps et de finance, j’ai sorti mes deux pieds de mon cul et mes doigts du meme sabot, et j’ai decide de tenir tete au systeme et de le faire my way comme d’habitude.

Du coup j’ai prepare le code, et je l’ai passe, mais en anglais parce que je lis le japonais a la vitesse d’un solex dans une cote et que j’avais peur de pas finir dans les temps. Cet examen fut d’ailleurs une source d’inspiration merveilleuse dans l’esprit kamoulox avec des questions comme, la vie de Gudrun si je mens, « le vendredi soir il y a des gens bourres sur les trottoirs. Vous devez donc ralentir. Vrai ou faux ? »

J’obtins le code avec succes (je repondais toujours « oui » aux questions sur l’alcool), et la vint le moment de passer le permis. Et comme fallait prendre une demi-journee de conge, et que les demi-journees de conge au Japon t’en as genre 6 dans l’annee, inutile de te dire que je m’etais bien appliquee au centre d’entrainement. A 50 euros la lecon, tu t’appliques, j’aime autant te le dire. Tant et si bien qu’apres une 30aine de lecons j’etais au taquet de chez taquito. Genre monter sur le petit pont et passer dessus en plus de 8 secondes sans tomber dans la fosse, JE FAISAIS. Le demarrage en cote, JE FAISAIS. Je pouvais meme te faire des freinages d’urgence sans me dechirer le fond du pantalon. Bon j’arrivais toujours pas a redresser la moto quand elle tombait mais je me disais c’est pas grave, dans les films americains y’a toujours des routiers violeurs qui s’arretent pour porter une main secourable au pantalon des jeunes filles dans la detresse, je trouverai bien toujour quelqu’un pour m’aider.

Donc je me sentais bien prete.

SAUF QUE.

Quand t’arrives sur les lieux de la boucherie de l’examen, tu comprends tout de suite beaucoup mieux pourquoi les Japonais preferent payer pour le confort douillet d’une ecole de conduite qui te laisse passer ton permis sur leur parcours gentillet et que t’as bien en main, sur leur moto avec qui tu es copain depuis longtemps.

Parce que quand tu decides d’y aller en freelance, l’horreur de l’administration stalinienne et sans coeur s’abat sur toi. Pas de petite ecole de quartier sympa avec Chantal qui te propose un cafe avant de demarrer, non non, d’abord il faut marcher 20 minutes sous le soleil de plomb (ou dans la bise, rayer la mention inutile car il fait TOUJOURS un temps degueulasse quand tu vas au centre d’examen) en portant ton casque de moto et en serrant ta documentation sur ton coeur. Ensuite tu decouvres un batiment en beton d’une laideur si recherchee que tu te demandes si tu ne viens pas d’entrer dans une dimension parallelle construite autour d’un scenario de Stephen King, et si tu n’es pas sur le point de prendre part a une experience particulierement sadique et horrible.

L’impression se confirme quand tu dois faire la queue a trois guichets differents pour faire tamponner tes papiers, cracher les 50 euros de frais d’inscription, puis passer l’examen de la vue a 15 euros qui prouvera que tu n’es pas Steevy Wonder. D’ailleurs Steevy, je te rends service, je te dis que la reponse au test de vue du centre de Kadoma a Osaka c’est en haut-a droite-en bas. C’est la meme depuis 10 ans, tu peux y aller tranquille, la machine est bloquee et ne peut plus sortir une autre sequence, et de toutes facons quand t’es pas sur le vieux qui l’opere t’aide en te suggerant discretement la bonne reponse. Car si tu es declare inapte a passer le permis, c’est toujours 50 euros qu’ils n’auront pas, et il faut qu’il change la correction de ses culs de bouteille donc c’est pas le moment de jeter l’argent par les fenetres.

Une fois l’examen des yeux passe avec succes ( tu t’enthousiasmes un peu vite avant de comprendre que c’est le seul examen qu’ils sont disposes a t’accorder), tu decouvres un parcours immense avec sur le cote un type en uniforme qui te gueule des instructions dans un haut-parleur tellement defonce qu’il l’a probablement recupere sur un porte-avion americain, apres le passage des kamikazes. T’as une moto qui t’attend. Tu t’as jamais touchee de ta vie et elle a pas l’air tres-tres disposee a se laisser monter dessus par n’importe qui alors que vous n’avez meme pas ete presentes. Elle a, au choix, un accelerateur qui a ses vapeurs ou des vitesses qui passent pas tres-tres bien. Et tu as le droit a un petit tour de 5 secondes pour la prendre en main avant le debut de l’epreuve (c’est durant ce petit tour que tu comprends qu’elle a pas l’intention de se laisser faire et qu’elle n’est pas une fille facile). T’as un parcours du combattant a memoriser et quand tu l’executes, si tu mors sur la bande UNE FOIS, la colere de Thor se dechaine dans le haut-parleur et tu rentres a la base gros Jean comme devant.

J’ai tenu 30 secondes.

Apres mon retour, j’ai fait mon enquete, et en interviewant les personnes qui se presentaient en meme temps que moi (environ huit appeles pour un elu), la moyenne pour obtenir l’examen se situerait entre 8 et 12 tentatives. Ah ben oui parce que si tu refuses de payer l’ecole, il faut quand meme bien que le monsieur au haut parleur et la secretaire derriere le guichet bouffent, les pauvres. Et si tu crois que c’est en passant du premier coup que tu vas leur permettre d’elever leur famille et prendre soin de leur grand-mere grabataire, c’est que t’es un sans-coeur. Alors tu seras gentil, tu te presenteras au permis au moins huit fois. Ca fera un pull neuf au petit dernier.

 

Bon. Au bout de quatre echecs, ca faisait six mois que j’avais obtenu le code, qui etait donc perime. Il fallait donc tout recommencer des la case depart, et sans les 20,000 francs.

Tu imagines bien que ca m’a file un petit coup de mou et que pendant deux-trois mois, j’ai laisse tomber le code, le permis et que j’ai meme evite de regarder Gudrun les yeux dans les phares, car j’ai bien senti qu’elle me faisait des reproches.

 

Mais l’autre jour, alors que je passais voir si elle tenait le choc du parking public ouvert aux quatre vents sur lequel elle se morfond depuis Mai, j’ai vu qu’on m’avait laisse un petit autocollant sur sa selle. « j’achete votre moto pour 250 euros ». 250 euros ! Ma Gudrun ! Mon sang ne fit qu’un tour. Je chiffonai le papier insultant et appelai immediatement l’ecole de conduite la plus proche de chez moi. J’etais prete a tout reprendre de zero, le code, les lecons de conduite, Chantal, tout. Je ferais ce qu’il fallait pour que Gudrun puisse a nouveau mordre le bitume.

 

Je me rendis donc dans l’ecole de conduite de mon quartier qui me rappela instantanement les sombres heures du centre d’examen, avec un personnel qui lui se rapprochait plutot du flic d’Amagasaki qui voulait absolument prendre mes empreintes digitales sur chaque feuille du rapport de perte de mon velo. Meticuleux, procedurier, post-sovietique, avec toute la fantaisie et la capacite d’analyse d’une meduse echouee et deja bien entamee par les goelans.

 

Le Monsieur a l’haleine chargee qui s’occupa de moi commenca par m’annoncer que je devais justifier d’un niveau de lecture du japonais suffisant pour passer le code dans cette langue. Je m’etais deja preparee a cette eventualite et lui repondis que j’avais l’intention de le passer en anglais, ce que j’avais deja realise avec succes. Cela ne sembla pas l’emouvoir outre mesure. « Il faudra quand meme assister aux 24 lecons de code en japonais, mademoiselle. Une heure par lecon. Dans un ordre determine. La lecon 1 puis la lecon 2, puis la lecon 3 et ainsi de suite. Nous avons deux sessions par lecon chaque mois. » Et la il me tendit un emploi du temps aussi colore et festif que le registre des executions dans le couloir de la mort d’une prison americaine. Je constatai que les deux lecons obligatoires avaient lieu a des horaires a peu pres aussi arrangeants pour les personnes forcees de travailler pour gagner leur croute que ceux de la poste de mon village en Bretagne profonde.[2]

« mais », tente-je de negocier, « et si j’assiste disons aux 5 premiers cours puis que j’obtiens le code toute seule, je ne pourrai pas me presenter au permis ?

-Helas non mademoiselle. Vous devez vous presenter a toutes les 24 lecons, c’est la regle.

-Mais enfin, si je passe l’examen avec succes, ca veut bien dire que je maitrise les bases non ?  A quoi ca sert d’aller assister aux lecons de code APRES avoir obtenu le code ?

- Obtenir l’examen ne prouve pas que vous connaissiez le code. Suivre nos cours, oui.

- Vous etes en train de me dire que vous rejetez la validite d’un examen d’etat ?

- Je suis en train de vous dire que si vous voulez preparer le permis de conduire chez nous, les 24 lecons sont obligatoires mademoiselle. Sans ca on ne vous laisse pas vous presenter au permis. »

 

La, un personnage de Corneille monterait probablement sur la table pour haranguer la foule avec les mots suivants :

 

« ecoutez, ECOUTEZ TOUS! Je comprends, et j’accepte, que le systeme du permis de conduire de votre beau pays est corrompu. Je comprends, et j'accepte, que vous imposiez des formations dispendieuses a seule fin de gonfler les frais et de faire vivre toute une colonie de parasites inutiles qui gagnent leur riz en donnant des cours de code, en remplissant a la main des fiches au secretariat non informatise, ou encore expliquant tout ce systeme lent et complique aux visiteurs! Vous vivez dans un pays ou le plein emploi est une realite. Je vous en felicite. Je prefere payer la peau des fesses votre professeur de code inutile afin qu’il vive dans la dignite quoique chichement, plutot qu’il soit sans emploi a la rue et qu’il m’agresse a la sortie du supermarche en me demandant quelques centimes d’euros. Je respecte votre fonctionnement societal, et je comprends la necessite de l’inutile! Je viens de France, ne l'oubliez pas! Je suis meme prete a jouer le jeu de l’hypocrisie pour menager votre fierte professionelle et faire semblant d’admettre que ces 24 heures passees a lire ensemble le livre du code ont reellement une utilite! Je suis prete a avoir l'air pleine de gratitude envers ce professeur qui m'aide a preparer un examen que, je le rappelle, j’ai prepare seule et passe dans une langue que les circonstances m’obligeaient a assimiler a de l’anglais bien que de fait elle etait surement le produit d’une traduction realisee par google translate du slovene vers le chinois, puis du chinois vers l’anglais germanique des annees 1400. Je suis fatiguee, vous avez brise ma volonte de rebellion, je me rends. Je crache au bassinet, prenez mon argent, prenez mon sang, je vais signer la fiche d’inscription avec, j’abdique, je rentre dans le systeme! (la l'orateur pourrait arracher sa chemise)
Mais juste. Juste. Maintenant que vous m’avez brisee, pourriez-vous arreter de me torturer s’il vous plait ?
Si je passe le code, pouvez-vous accepter mon diplome et fermer les yeux sur les heures de formation technique qui manquent ? »

 Voila ce qu’une personne normalement constituee aurait surement dit.


Mais ca fait quand meme 8 ans que je vis au Japon, c’est pas pour rien. 
Je fus donc heroique.
Je ravalai ma tirade cornelienne et mes larmes, je pris sur moi comme une vraie Japonaise et je dis :
 « merci je vais reflechir ».

 

Gudrun, je sais pas comment te dire. Je me tate. Si j’y vais, je vais pas tenir les 24 heures de sequestration, et un examinateur finira sodomise au marqueur indelebile avec la petite eponge au bout, c’est sur. En plus y’a pas que lui qui aura mal a l’anus etant donne que l’inscription dans cette ecole coute 1,000 euros.
Mais si j’y vais pas, la casse a 250 euros t’arrachera a moi. Je suis aux abois. Je suis face a charybde et scylla et les salopes ont tous les deux une grosse dent.

 

Saint Pampalon envoie-moi un signe.



[1] C’est le pays au monde qui baise le moins, alors forcement ca leur laisse plus de temps pour les formulaires.

 

[2] De 10:00 a 12:00 les jours pairs, uniquement s’il pleut pas