Bon alors voilà.

C’est le retour de l’ingrate. Tu as bien entendu découvert les youtubeurs depuis et ceux d’entre toi qui suivaient encore ce blog il y a quelques années ont depuis perdu la faculté de lecture. C’est pas trop grave, moi de mon côté j’ai perdu celle d’écriture alors tu vois on se comprend.

Je compte plus trop mais on doit être dans les trois ans d’absence, à ce stade j’ose plus te dire que je suis descendue acheter des clopes et que j’ai rencontré Jacqueline sur la route, ni même que je me suis faite renverser par une ambulance dont le conducteur a prélevé et vendu illégalement un de mes reins sur le marché chinois pour financer son addiction à la cocaïne. Tu as suffisamment vu d’épisodes de Docteur House pour savoir qu’une ablation du rein ça met moins de trois ans à cicatriser, même quand on est enfermé dans un camp militaire chinois suite à une amusante méprise durant un transfert à l’aéroport de Guangzhou où l’opératrice qui relève les numéros de billet d’avion à la main t’a pris pour un adepte de Falun Gong. Tu as un beau-frère fixeur chez TV5 Monde qui connaît bien les camps militaires chinois et tu sais donc que normalement quand t’as plus de reins ils te relâchent.

Donc voilà.

Je suis à cours de faux-semblants donc je confesse la vérité.

Depuis qu’on s’est causé, j’ai quitté le Japon dans une allégresse psychotique, les cuites successives voire même simultanées ne me laissant aucun souvenir précis si ce n’est que la poste m’a perdu au moins deux colis de documents précieux dont celui qui me donnait droit à sept ans de prestations retraite en France, les salopards. Si d’ici trente ans tu me vois dans un carton devant la gare routière pas loin de chez toi tu sauras pourquoi, alors si tu veux bien me lâcher un cubi de rouge pour me tenir chaud, je t’en serai reconnaissante.

Par la suite j’ai vécu à Singapour, pays ne me laissant aucun souvenir si ce n’est l’impression qu’une végétation luxuriante et une architecture tourneboulante d’audace et d’esthétique peuvent servir à recouvrir une population dont une grande partie, formattée par un système scolaire dictatorial à ne pas réfléchir, est riche d’une économie florissante mais pauvre d’à peu près tout le reste à commencer par l’esprit critique ou la curiosité culturelle. Tu me connais, il me faut pas grand-chose pour me sentir baigner dans la fulgurance intellectuelle (en général une bière, une chanson de Bon Jovi, une partie de cap’s et je me sens bien à niveau) mais même moi j’ai réussi à m’emmerder. Les étrangers ne vivent à Singapour que pour partir en vacances dans les pays pauvres alentour où leur pouvoir d’achat leur permet de passer pour les rois de la colline à pas cher. Les Singapouriens ne vivent à Singapour que pour faire la même chose mais en étant fiers d’être Singapouriens, ce qui est du reste compréhensible puisque Singapour est l’économie dominante de la région et en conséquence vend du rêve aux travailleurs immigrés, lesquels viennent pour construire les bâtiments dans des conditions de travail légèrement plus confortables que le goulag (ils sont au chaud), ainsi qu’aux bonniches philippines qui viennent tenir les ménages, torcher les enfants et coucher avec Monsieur si Madame est indisposée.

Ca ça a dû durer deux ans, à la suite desquels j’ai jeté le pompon sur la Garonne pour réintégrer ma Bretagne profonde. Je profite bien à fond des paysages verdoyants, du crachin mouillissant et de la cuisine maternelle nourrissante en repoussant le jour où je devrai cesser de faire mon Tanguy et réintégrer le vrai monde de dehors, celui où le bœuf bourguignon ne mijotte pas tout seul sur les plaques de cuisson et où effectuer quelques traductions par mois ne suffisent plus à assurer une subsistance car l’Etat a besoin de sous.

Heureusement, comme d’habitude, les copains sont là avec leurs bons plans.

Les mêmes qui venaient chez moi à Osaka pour m’aider à faire les cartons, et les autres que j’ai eu l’heur de rencontrer à Singapour. Le nombre de fois où les copains sont descendus sur mon existence pour me sauver les miches tels des deus ex machina jurants et légèrement imbibés se comptabilise dans la même unité que les interventions divines dans la Bible. Donc beaucoup. Singap ne fit pas exception à la règle, car j’y rencontrai Coco. Imagine une écolo échevelée qui fabrique ses propres cosmétiques, végétarienne sauf quand tu as cuisiné un ragoût de bœuf, et à qui les légumes emballés dans du plastique non recyclable tirent des larmes de désespoir. Ca ne te surprendra pas d’apprendre qu’elle a réussi à faire chanter des chansons à toute une rame de métro singapourienne et qu’elle a monté un réseau de distribution parallèle pour écouler une partie du stock de produits alimentaires jetés par une entreprise d’import dont je tairai le nom. Ca ne te surprendra pas non plus d’apprendre que, faible et influençable comme je suis (une bière suffit à me convaincre de la validité de toute opinion en général et je suis désormais une ardente admiratrice du Flying Spaghetti Monster), je suis à présent convaincue que la survie des chimpanzés est une cause vitale qui mérite même l’abandon du nutella. Je sais pas si tu mesures l’ampleur du sacrifice.

 

Les copains arrivent toujours à te faire faire de ces trucs. Comment j’ai échappé de peu à la charrette qui passait dans les locaux de mon premier employeur en grinçant lors de la crise financière de 2008 ? les copains. Comment j’ai transitionné d’un boulot peu inspirant dans la logistique vers un boulot dont l’avantage conséquent était un entrepôt plein de bouffe ? les co… tiens non là c’était le tapin. Comment j’ai transitionné vers un autre entrepôt plein de bouffe à Singapour sauf qu’elle était meilleure et le salaire aussi ? Encore les copains. Comment je sais que le commerce me gonfle et que ce qui m’intéresse en vrai dans la vie c’est filer des graines aux pinsons et militer pour une meilleure gestion de la fiente de porc, ce qui me pousse à reprendre des études à mon grand âge au lieu de me trouver un petit boulot douillet dans un bureau avec chauffage et photocopieuse ? Voilà.

Merci les copains. Comme d’hab grâce à vous je vais me coller dans un merdier pas possible. Sans vous mon foie serait sans doute en meilleure santé mais par contre je serais jamais sortie de France et je serais probablement traductrice à domicile dans le sous-sol de mes parents en charentaises avec un gros problème d’anxiété sociale et un penchant pour les chats angora.

Love sur vos gueules.