Montréal, au niveau magie de Noël, vaut les coins les plus  reculés et les plus kitsch d’Allemagne. On ne lésine pas sur les lumignons mignons ni les sarabandes de guirlandes, et y’a foule de boules. Si les élans clignotants sont légions dans les jardins, on voit en revanche peu de poupées de Père Noël grimpant le long des murs, et ça manque pas vu que chez moi ils sont toujours tellement mal faits qu’on dirait des cadavres de pendus qu’on n’aurait pas réussi à décrocher et qu’on aurait enroulés dans une couverture rouge en attendant le dégel.
La neige donne au tout un aspect romantique et charmant, pourvu qu’on sorte dans les quelques heures qui suivent sa chute, avant que les voitures et les chiens en promenade ne l’aient transformée en l’infâme granité de boue et de déjections canines que l’on appelle ici « la sloche ».

Bref, Noël, magie, liesse, féerie et toutes ces sortes de choses.
Il existe pour propager l’esprit des fêtes des animations gratuites sur la place Emilie-Gamelin baptisées « Noël dans le Parc », dont des concerts. Ayant été informée par un camarade de classe de l’existence de cette source de divertissement peu dispendieuse, je décidai de l’accompagner voir un groupe de rock local.
Il se peut que ce camarade soit à nouveau mentionné ici, je vais donc vous le présenter : il a des dreads, un regrettable pantalon de jogging rembourré très efficace contre le froid, et il aime la nature, les animaux, et les gens ; il aimerait probablement même les extra-terrestres s’il en connaissait. En outre il a une belle chatte bien fourrée, ce qui fait que je ne me lasse jamais d’expliquer à ses colocs quand je lui rends visite que je viens « toucher la chatte à Gabriel », car l’ado de 16 ans qui habite mon corps de greluche de 35 refuse de vieillir.

Karma

Future meilleure paire de pantoufles en fourrure du monde.

Donc pour en revenir au groupe, qui se nomme Zen Bambou, j’effectuai une rapide recherche sur youtube et trouvai une chanson d’eux que je vous livre ici. Mise en bouche : il s’agit de ce que j’appellerais de l’emo-rock avec l’accent québécois et le jeune chanteur est à poil pendant la plupart de la vidéo.

 

 Ca promettait.

Je rejoignis donc Gabriel en ville et constatai rapidement que le concert était en plein air d’une part, et qu’il faisait moins 20 d’autre part. Le sol était intégralement verglacé, ce qui permettait aux jeunes de se livrer à des pogos créatifs qui alliaient la grâce d’Eugénia Medvedeva à l’enthousiasme de la fosse durant un concert d’Exodus. Ce spectacle captivant détourna mon attention de la scène, et il me fallut un moment pour réaliser que les organisateurs avaient fait le choix scénique de charger nos musiciens dans une sorte de wagon vitré qui tenait à la fois du studio d’enregistrement et de la vitrine de prostituées à Amsterdam. Le son nous parvenait par des hauts-parleurs sur les côtés et le groupe à l’intérieur faisait de louables efforts pour maintenir l’attention du public malgré quelques pains disséminés de par les morceaux car c’était la fin de session pour tout le monde et, comme l’expliquèrent les musiciens, ils étaient étudiants eux aussi et ils n’avaient pas eu le temps de répéter rapport aux examens. Ils s’en excusèrent. Etant donné que j’avais rendu mes devoirs à la dernière minute possible et, dans un cas, avec 5 heures de retard, je ne jugeai pas. De toutes façons ça commençait à être l’heure de se demander où était la buvette. Je jetai un coup d’œil à Gabriel pour voir s’il y avait une chance de l’intéresser à un verre de schnaps, et le vis en train de glisser discrètement sur la glace en se dandinant sur la musique, certes moins sauvagement que les jeunes téméraires à notre droite, mais avec un désir manifeste de kiffer la vibe. Comme je sentais mes doigts se détacher de mes mains l’un après l’autre, les gants retenant les morceaux et les empêchant de tomber au sol, je craignis d’en arriver à un point où je ne pourrais plus jamais me curer le nez, et je décidai donc de l’abandonner et d’opérer une retraite prudente vers la buvette. Au moment de me laisser tenter par un vin chaud roboratif, je vis qu’ils vendaient des guimauves, aussi appelées shamallows par chez nous, et qu’ils fournissaient le petit bâton pour les faire griller sur le feu. Mon cœur infantile ne fit qu’un bond et je claquai les quelques piasses nécessaires à la satisfaction de cette pulsion régressive.
Je me rendis ensuite auprès du feu qui brûlait au milieu de la place afin de faire fondre mes shamallows. Il se trouvait qu’autour du feu, une partie de la gent sans abri de la ville s’était donné rendez-vous, et tout le monde se serrait donc autour de la bonne flambée coude à coude, à la bonne franquette. Une jeune femme tirait tout le monde par la manche pour savoir s’ils avaient du feu. Ca se chamaillait gentiment. C’était bonne ambiance. Je tentai d’approcher du feu mon shamallow sagement piqué sur son bout de bambou. Il se mit à ramollir d’un air prometteur. Ca se passait pas mal. C’est alors que, avec la fulgurance du serpent, la clocharde en quête de briquet à ma gauche saisit le bâton et plongea mon shamallow dans les braises. Il prit feu immédiatement, ce qui lui permit d’allumer le mégot de joint qui lui pendait à la bouche. Offusquée, je repris d’autorité le bâton et examinai les dégâts. Le shamallow était tout noir. La clocharde entreprit à ce moment pour des raisons peu claires de grimper sur un billot de bois en s’agrippant à moi comme le bébé koala à sa mère. Ne me sentant pas l’âme d’une maman koala pour une personne qui maltraitait les confiseries, je me dépatouillai de son odorante affection et allai me réfugier auprès de mon ami qui continuait à groover de façon prudemment enthousiaste devant le concert. Il refusa de toucher au shamallow noirci et, pour pas laisser perdre, je le consommai moi-même. Il avec un goût de carbone mais c’était pas pire. Je recommençais à avoir frais et m’interrogeais sur la proximité de la fin du concert quand, dans un élan pour reconquérir le public, les membres du groupe ôtèrent leurs t-shirts sur les conseils de leur gestionnaire, « qui dit que c’est un bon move de marketing ». Nous étions donc dehors sur la glace par -20 face à des jeunes à moitié à poil qui jouaient du rock dans un wagon chauffé. De façon totalement irresponsable mais totalement prévisible étant donné l’âge du public, quelques intrépides ôtèrent également toutes les épaisseurs couvrant leur moitié supérieure et continuèrent à pogotter sur la glace, torse poil. J’avais très froid aux tétons pour eux. Il y en eut quand même plusieurs qui conservèrent un cache-nez, leurs mamans leur en furent sûrement reconnaissantes. Je regardai Gabriel avec sévérité, mais il n’avait pas l’air de vouloir faire pareil, sans doute parce qu’il avait mis une parka équitable tissée main dont l’encolure était trop étroite pour s’enlever facilement, rapport aux dreads qui triplaient la largeur de sa tête. Le concert touchait à sa fin, ce qui n’était pas plus mal étant donné qu’une partie du public était au bord de l’hypothermie, bizarrement pas ceux qui étaient à poil mais plutôt les radasses dans mon genre. A peine la dernière (fausse) note lâchée au-dessus de la foule dispersée par la bise (température ressentie : proximité du zéro absolu), nous nous précipitâmes dans le rade le plus proche où des amis étaient en train de vider de pichets, occupation sociale qui fut rondement menée jusqu’au moment où tous les pichets furent vides et où l’assistance décida d’aller dans un autre bar. Je décidai quant à moi de rentrer (remember, radasse).
C’était compter sans la nécessité d’avoir un ticket de consigne pour récupérer le gros manteau. Mon ticket étant irrémédiablement perdu quelque part sur le sol collant du rade, j’avais le choix entre envoyer tout le monde se faire foutre avec leurs canoës et rentrer en petit pull, ou attendre qu’il y ait moins de monde au vestiaire pour pouvoir y chercher mon manteau à mon aise. Dehors il faisait toujours -20 température ressentie zéro absolu. Je décidai d’attendre. La faune bourrée entrant et sortant, on ne voyait pas le bout de la queue du chat des aspirants au vestiaire, et une bande d’enthousiastes charcutait Bon Jovi au karaoke. Le calvaire dura 30 minutes durant lesquelles je passai en revue toutes les erreurs de ma vie pendant que le rock des années 80/90 se faisait sauvagement déchirer par une entreprenante troupe de mélomanes qui sévit sur tous les tubes depuis Alice Cooper jusqu’à Guns and Roses en passant par les Scorpions. Je regrettai amèrement de ne pas m’être noyée dans les shots de vodka. J’envisageai l’hypothèse. Après tout, la queue du vestiaire était encore longue… Au moment où j’allais taper du poing sur le bar pour commander du tord-boyau, la foule autour du comptoir des consignes se clairsema miraculeusement. Après un féroce combat intérieur, je décidai d’aller chercher mon manteau et courir prendre mon bus.
Je deviens trop vieille pour ces conneries.