Une lecture empreinte de justice sociale et de références à la Guerre des Boutons

 

Coucou ami lecteur,

 

Ça faisait un moment que j’étais plus passée te voir.

C’est pas que j’aie rien d’intéressant à raconter (je mène une vie d’action et d’aventure dans le domaine du tri des déchets et je compte prochainement te faire un récit haletant sur la meilleure manière de gérer ses poubelles quand on veut briller dans la belle société) mais j’ai été un peu flemmarde jusqu’à maintenant.
Je secoue à présent ma paresse naturelle car en ce moment je vis de grands moments de lecture pour les raison que je vais t’exposer ci-dessous et j’ai décidé, dans l’intérêt de celleux qui passent bientôt un brevet ou un bac quelconque contenant une épreuve de littérature ou de philo, de vous fournir des éléments de culture G, qui, manipulés de la bonne façon tout comme le point du même nom, vous permettront de marquer des points. Et pour ceux qui ont fini leurs classes, il reste toujours les soirées aux Chandelles; ces infos vous seront donc utiles de toutes façons.

Ne me remerciez pas.

Ainsi donc : ayant été sottement éconduite par le bibliothécaire de Victoriaville (l’endroit où j’œuvre pour la plus grande gloire de saint Poubelle) probablement mû par la crainte que je vole ses livres, en ce moment pour mes lectures j’en suis réduite à faire les boîtes en carton abandonnées sur les trottoirs. C’est ainsi que je suis tombée sur une vieille édition de l’Iliade en anglais; c’était gratuit, j’ai pris.

Je m’installai donc au lit avec mon butin et commençai à lire les vers alambiqués; ça se lisait assez bien, et même ça marchait du feu de Dieu comme somnifère naturel. Après quelques pages cependant je tombai sur une scène bien croustillante, et la surprise me réveilla. Malgré les nobles thèmes abordés, les Grecs de l’époque décrits par Homère exhibaient toute la mesquinerie attendue de notre belle société d’aujourd’hui!

Or çà, est-ce que Homère était un bon gros comique maître du second degré qui a entubé son monde, ou est-ce moi qui ai l’esprit mal placé? (Je pense avoir la réponse à cette question.)

Je m’essplique : que ce soit sur l’Olympe ou dans les bateaux des armées achéennes qui assiègent la ville de Troie, ça se crêpe le chignon avec un mordant digne d’un Michel Tremblay ou d’un Louis Pergaud, dans des situations à peu près aussi propice aux grands sentiments et aux faits d’armes exaltants que les chamailleries des gosses de deux villages voisins qui se bagarrent à poil dans les fourrés. Cette constatation m’ayant mise en liesse, je vous fais le résumé des meilleurs moments au fur et à mesure que je les découvre. Pour ceux qui l’ont au programme cette année, sachez que tous les éléments qui suivent sont scrupuleusement  tirés de l’Iliade, du moins de l’édition que j’ai trouvée sur le trottoir. De rien, ça fait plaisir.

Tout d’abord, mise en contexte : on ne revient pas sur le funeste banquet au cours duquel  les déesses se tirent mesquinement la bourre en tentant de soudoyer Pâris pour qu’il leur accorde la pomme gravée des mots « à la plus belle », fruit habilement lancé par Éris, déesse de la discorde, sûrement la même qui a inventé le coup du bouquet de la mariée jeté au milieu d’une meute de demoiselle d’honneur écumantes. Aphrodite remporte la palme de la corruption en promettant à Pâris l’amour d’Hélène, la plus belle femme du monde, et il lui accorde la victoire. Il quitte donc la demeure de son hôte Ménélas et rentre chez lui à Troie avec dans ses bagages l’épouse de la maison et possiblement les petites cuillers de l’argenterie.

On fast-forwarde 10 ans plus tard, et là les Achéens, composés d’une coalition d’armées grecques parties conquérir Troie et ramener Hélène au bercail, s’emmerdent dru sur les plages devant la ville qu’ils assiègent depuis de nombreuses années. Pour passer le temps ils ont déjà mis à sac et pillé avec enthousiasme un certain nombre de cités dans les environs, lesquelles ne leur avaient objectivement rien fait, mais c’était histoire de faire les pieds aux Troyens et de venger Hélène, dont ils sont persuadés qu’elle a été kidnappée contre son gré, bien qu’elle ait troqué un vieux barbon probablement dégueu contre une jeune éphèbe supposé être le plus bel homme du monde, ce qui dans le contexte de liberté de la femme à l’époque est une grande amélioration. Mais je dis ça je dis rien.

La première scène nous offre une belle engueulade entre alliés, durant laquelle le roi Agamemnon se voit contraint de relâcher sa prisonnière favorite acquise lors d’une énième mise à sac; en effet, il se trouve que le père de la demoiselle est un puissant prêtre d’Apollon, et qu’il a convaincu son saint patron de le venger en défonçant la gueule à la piétaille de l’armée des envahisseurs.

Ouvrons une parenthèse pour constater que d’une manière générale, la vengeance exercée sur le petit peuple et les bonnes femmes de toutes classes sociales semble être un des thèmes porteurs de l’oeuvre. Quel que soit le sujet de l’engueulade, elle se soldera invariablement par du massacre de piétaille et du viol de prisonnières. Les prisonnières n’ont pas l’air de disposer de trop d’espace pour s’exprimer (meuf + vaincue = le bas-bout de la chaîne alimentaire), cependant de façon rare et occasionnelle les soldats du bas rang ont le droit à quelques lignes de dialogue. Heureusement les rares fois où les trouffions l’ouvriront, ce sera pour se faire remettre à leur place à coups de canne par les supérieurs qui eux, savent pourquoi il est important d’aller se faire occir; l’ordre social reste donc sauf. Une fois la supériorité des chefs démontrée, on part à la castagne et les conflits se résolvent au choix par une hécatombe en l’honneur des dieux, suivie pas un festin, ou par un copieux massacre suivi d’une mise à sac qui met tout le monde d’accord. Puis d’un festin.

Adoncques, ça fait plusieurs jours qu’Apollon décime en sniper les troupes achéenne avec son arc en argent (il a commencé par les mules du régiment) et qu’on cherche un moyen d’arrêter le carnage. La cause ayant été trouvée, un conseil est organisé, Agamemnon se fait tirer l’oreille car il refuse de rendre son sex toy, Achille est très énervé par cet égoïsme, et ça part en sucette entre les deux rois qui se traitent de tous les noms tels une poissonnière et une charcutière dans un roman d’Émile Zola. Agamemnon finit par se résigner de mauvaise grâce et, ne voulant pas dormir sur la béquille, et souhaitant de plus rabattre le caquet d’Achille qui les lui brise menu à lui dire quoi faire alors que d’abord c’est lui le roi le plus puissant qu’a la plus grosse, il accepte de rendre la fille du prêtre à condition de prendre à la place l’esclave d’Achille, acquise dans des circonstances de consentement similaires (= lol). Le reste du conseil force Achille à accepter le deal, il est très vexé et il passe plusieurs jours à pleurer à chaudes larmes au bord de l’eau. Il finit par demander à sa maman, la néréide Thétis, de convaincre Zeus de donner une leçon à Agamemnon. Thétis s’exécute, toute larmoyante des souffrances de son petit poussin qu’elle nomme l’« homme à la vie plus courte et amère que nul autre », ce qui montre bien son aveuglement maternel étant donné que Achille est quasi indestructible, roi et chef de guerre, et qu’il a pas mal pillé et violé plus faible que lui au cours de sa courte et amère existence.

Ainsi donc elle arrive à l’Olympe, et attrape Zeus un lendemain de brosse alors qu’il revient chez lui après avoir passé  une douzaine de jours à faire le gros party avec tous les autres dieux chez des copains humains. Il est sur le point de se remettre à table, car clairement sur l’Olympe on ne fait rien d’autre que bouffer, quand Thétis l’intercepte et, suivant l’image immortalisée par Ingres, lui chope les genoux d’une main et la barbichette de l’autre afin de le convaincre d’intercéder en faveur de son petit gibus Chichille qui fait rien qu’à se faire embêter.

thetis

-Le premier qui rira aura une tapette
-Parle pas de mon fils comme ça

S’ensuit une scène d’anthologie au moment de la soupe dans la salle à manger familiale : Héra accable Zeus de récriminations car elle l’a aperçu avec Thétis et elle sent qu’il se trame de quoi. Zeus lui répond vertement que ses pensées de mâle sont trop compliquées pour les partager avec elle mais que si elle continue à lui péter les noix, elle va se prendre une ou deux paires de claques qui vont lui calmer sa névrose. Héra, domptée, retourne s’asseoir en silence. Son fils Héphaïstos, le seul des dieux qui semble en branler une dans ce bastringue puisque c’est lui qui a construit les maisons de tout le monde, vient alors prendre la main de sa mère et l’exhorter à aller servir du vin à Zeus pour se faire pardonner car, si elle continue à l’énerver, il va s’adonner à la violence domestique, personne ne pourra la protéger étant donné que le paternel est plus costaud que tous les autres dieux, et ça va ruiner l’ambiance du dîner. Héra, en bonne femme battue qui se vengera plus tard sur plus faible qu’elle, accepte et va servir du vin au gros. Il arrête de faire la gueule. Tout le monde respire mieux. On passe à table.

Je propose qu’on interrompe la lecture ici et qu’on observe un petit moment de réflexion silencieuse devant cette dimension méconnue de l’Iliade en tant que portrait social à la frères Dardenne. Zeus sur l’Olympe qui s’engueule avec sa femme, c’est Gégé qui rentre du bistrot et met une raclée à Simone. On se croirait chez Louis-Ferdinand Céline.  Cette fascinante scène apporte un éclairage nouveau sur la mesquinerie constante d’Héra qui fait rien qu’à foutre la merde dans la vie de tous ceux et celles qui ont obtenu la faveur de Zeus.

Je m’essplique : y’aurait moins de Gérards dans le monde, y’aurait sûrement moins de chiens battus par Simone et moins de familles massacrées par un Hercule rendu fou par l’entremise d’une Héra acariâtre.

Mais je dis ça je dis rien.

 

source de l'image : https://leblogdeloha.wordpress.com/2016/08/13/jupiter-et-thetis-1811/