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Marilyn Monroe, TPL soupçonnée, icône confirmée

 

Quand j’étais enfant, je collectais des craintes bizarres à travers la lecture de textes rencontrés de façon aléatoire. Après avoir lu les Nouvelles de St Pétersbourg de Gogol et la critique d’un téléfilm des années 90 décrivant la découverte difficile que fait une lycéenne des sentiments amoureux qu’elle porte à sa meilleure amie, j’avais décrété que mes deux peurs principales étaient d’être lesbienne, et d’être folle. Il me semblait que ces deux états causaient de grandes souffrances, car c’est ce que le monde autour de moi me conduisait à penser.

Des années après, j’ai compris qu’ils sont une chance.

Aucune relation amoureuse n’a été aussi intense et nourrissante que celles que j’ai vécues avec des femmes, parce que le drama féminin multiplié par deux, on imagine ce que ça donne question conversations intenses et réconciliations sur l’oreiller.

Aucune autre raison que le sentiment de foutre le camp aux coutures n’aurait été assez forte pour me pousser d’un pays à l’autre, d’une carrière à l’autre à plusieurs reprises, et de rencontrer des personnes uniques avec qui j’ai vécu des aventures passionnantes au panache douteux comme la fois où on s’est bourré la gueule à la vodka avec des Mongols dans une yourte où pendaient des morceaux de chèvre équarrie, ou encore la fois où on a dormi dans un jardin public à Singapour à proximité d’un couple d’Indiens qui ronflaient pendant qu’un clodo qui parlait japonais pour des raisons inexplicables tentait de me fourguer des cigarettes.

De plus, la souffrance mentale peut être un motif de remise en question constante qui oblige à écouter, apprendre, et essayer de devenir une meilleure personne. En effet, cette chienne d’anxiété qui l’accompagne défonce sans mal la porte du petit huis clos douillet de l’esprit qui dort confortablement installé sur ses dissonances cognitives, et elle le traîne dehors par le slip, l’obligeant à constater, juger, rendre des comptes, repartir sur la route. Une fois qu’on a cessé de la fuir parce qu’on se rend compte que c’est déraisonnable et qu’on n’a plus le budget pour tout l’alcool que ça prend, elle force à l’honnêteté de manière redoutable.

Cependant, pour que la souffrance mentale devienne une alliée ou du moins une compagne de voyage tolérable, encore faut-il savoir qui elle est, et ça peut prendre un certain temps.
Les raisons qui expliquent les difficultés rencontrées par tant de personnes qui cherchent à comprendre la source de leur mal-être vont de l’affection toute particulière que porte l’espèce humaine à la technique de l’autruche quand il s’agit de faire face à ses problèmes, jusqu’aux bonnes vieilles difficultés de diagnostic, une partie du corps médical ayant quand même une fâcheuse tendance à trouver que mais noooon, vous avez rien, c’est dans la tête. Mais justement docteur, justement. Y’a quoi qui va pas dans ma tête ?

Après des années d’errance dans de beaux paysages traversés à la course avec une chienne aux trousses, de belles rencontres se terminant en amours avortées, de jobs qui me passionnaient mais causaient des crises d’anxiété dans les toilettes, et de molles tentatives de thérapie auprès de professionnel.le.s de la santé mentale plus ou moins compétent.e.s, une jeune psychologue québécoise tout juste sortante de ses études qui a eu l’enthousiasme de faire des recherches en-dehors de ses heures de travail a pu mettre un nom sur ce avec quoi je me battais depuis des années. Ca s’appelle un trouble de la personnalité limite, ou borderline personality disorder pour les anglophones dans la classe, et ça se soigne.

A 36 ans, j’apprends enfin que je ne suis pas folle, juste malade, qu’il y a des solutions, et que leur recherche m’a faite passer et me fera encore passer par des endroits où la majorité des gens n’ont pas la chance d’aller parce qu’ils n’ont pas de chienne aux trousses.

J’écrirai plus longuement sur ce trouble dont souffrent beaucoup de personnes, dont certaines passeront peut-être ici par la vertu des mystérieux algorithmes des moteurs de recherche. Je vais d’ailleurs peut-être faire un effort sur la déco pour pas les effrayer. En attendant, si vous arrivez à lire ce message jusqu’au bout sans pleurer du sang à cause des couleurs, sachez-le : on n’a pas le cul sorti des ronces, mais on est au bon endroit pour cueillir les mûres.

Ceux qui sont sur le sentier confortable ne les voient probablement même pas, les mûres.